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Une PEUR BLEUE
REP01

Extrait d'une nouvelle de Gérard Di Barto parue dans la revue Échappement (N° 46 - Août 1972)
REP01

Extrait d'une nouvelle de Gérard Di Barto parue dans la revue Échappement (N° 46 - Août 1972)
Gontran repoussa son thé au lait, le cœur au bord des lèvres. Il regrettait d'avoir essayé d'avaler un croissant. Décidément ça n'allait pas fort.
Il eut envie d'aller se regarder dans la glace qui courait derrière le zinc, mais il se retint à cause d'elle : Brigitte, qui tartinait consciencieusement ses toasts en évitant de le regarder.
- Elle avait compris depuis longtemps.
Intriguée lors du dîner, hier soir, la vérité lui sautait aux yeux quand elle avait senti gigoter son Gontran chéri toute la nuit.
Tantôt à droite, tantôt à gauche, sur le ventre ou en chien de fusil, il n'avait pas réussi à dormir plus de deux heures.
Il avait donné des coups de pied rageurs dans le drap et poussé des gros soupirs.
Ce n'était pas la température caniculaire de ce mois de juillet qui était la cause de cette insomnie peu familière. Et cette moiteur malsaine. Il en frissonna encore.- On s'en va ! décida-t-il en se levant brusquement.
- Mais on a tout notre temps ! pleurnicha Brigitte en se brûlant avec son café trop chaud.
Elle savait que ce n'était pas le moment de discuter.Ainsi, elle le suivit vers la magnifique ALFA bleue marine qui attendait dans la cour de l'hôtel.
Gontran l'aimait bien sa Giulia.
Bien sûr c'était plus pépère que celle qu'il avait l'habitude de conduire, mais compagne fidèle de tous ses déplacements, elle savait aussi flatter son orgueil.
Il trouvait que la ligne basse et racée du coupé l'habillait bien.
Cette nuit, il avait eu envie de se lever et d'aller la cravacher dans la campagne rémoise.
La meilleure psychothérapie dans ses périodes de mélancolie : une cassette de Django Reinhardt à pleins tubes pour l'accompagner dans ses fugues nocturnes.
Il accélérait alors son rythme de conduite, jusqu'à trouver avec toute la voiture le tempo rapide de la musique.
Ensuite, saoulé de dérapages, de contre braquages, de rétrogradages, il rentrait heureux, comme beat, et rassuré sur son talent.
☆ Son talent !
Son meilleur placement, comme il aimait à dire dans les moments euphoriques. Un talent qu'il ne pensait qu'à monnayer le plus tôt possible.
En s'installant au volant, il laissa glisser entre ses dents un juron : M e r d e !
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda timidement Brigitte.
- Oh rien, j'ai oublié mes cigarettes dans la chambre, ce n'est pas grave, j'en achèterai sur place.
En réalité, en enfilant la clé de contact, il avait jeté par réflexe un œil sur le tableau de bord, et le compteur kilométrique indiquait 46.250 : Un zéro final, c'est toujours signe de poisse.
Superstitieux par mimétisme et par snobisme, au début, il avait cru remarquer que tous ses accidents s'étaient produits alors que le compteur passait sur les dizaines.
Maintenant, il n'aimait pas voir ça. Au cas où… Alors aujourd'hui ce signe était chargé de signification.
D'ailleurs tout cadrait parfaitement, avant d'arriver, il s'arrêta pour acheter le journal.
Il parcourut la dernière page entre deux feux rouges et là aussi une tuile l'attendait.
- Et allez donc ! Johnny m'a mis dans les favoris. C'est le bouquet !
Brigitte toute petite dans son coin ne broncha pas.
Pourtant elle avait bien dû reconnaître que cette année, chaque fois qu'il avait été favori, rien n'avait marché. Une malheureuse coïncidence.
Finalement il arriva sur le circuit.
☆ REIMS-GUEUX ☆
☆ REIMS-GUEUX ☆
Aucun contrôleur ne commit l'erreur de lui faire la moindre remarque. Tendu comme il l'était, il lui fallait passer ses nerfs sur quelqu'un.
Quelqu'un d'officiel ou portant un uniforme de préférence pour satisfaire un penchant anarchiste qu'il adorait s'afficher !
Il se rangea tout près de sa Gordini. Pour l'instant la grosse bête ouvrait largement la gueule, et quatre courtes jambes en dépassaient.
Il se pencha aussi sur ses mécaniciens. Connaissant bien leur boulot, les gars ne levèrent même pas la tête pour le saluer.
- Ça va ?- Ça va ! On règle les culbuteurs et on a fini.
- T'as réglé les niveaux de cuve ? Elle bafouillait un poil hier en sortie d'épingle.- T'en fais pas, c'est vu.
Il rendit un clin d'œil complice au roi de la clé à molette, accompagné d'un léger sourire.
Un stand vide l'accueillit. Assis sur la murette, le dos au mur, les genoux repliés sous le menton, il laissa son regard fouiller l'horizon légèrement brumeux malgré le soleil déjà haut.
On ne voyait pas « Le Thillois »
Chaque année, il y avait eu un accident sur ce put... de circuit. Grave à chaque fois, évidemment avec les vitesses atteintes !
Même un mort, une fois, dans la courbe Annie Bousquet. Plusieurs voitures entièrement détruites.
Des images précises défilaient dans son esprit. Surtout des monoplaces, les roues frôlant les roues, des dizaines de roues visant au millimètre dans un peloton compact.
Bon Dieu ! Si jamais un seul manquait son coup, ça allait gicler sec de chaque côté, sur les murs, sur les tribunes même au mieux dans les champs si l'accident avait lieu ailleurs que devant les stands.
L'accident ! Il n'y pensait pas souvent d'habitude. Tout au plus, y songeait-il comme à une éventualité probable dans la carrière qu'il s'était tracée. Mais sur ce circuit de dingues, comment ne pas y penser ?
Tous les pilotes étaient dans le même cas.
La seule question était de savoir où et quand aurait lieu le « crash », car crash il y aurait à coup sûr. Rien qu'à cause de cette affaire de poussette.
La poussette... il aurait pourtant dû être fier. Personne ne faisait ça en France, sauf lui et ses vingt-cinq concurrents comme les gros bras à Daytona !
Gontran et André avaient passé des soirées entières à imaginer leur course d'équipe, victorieuse, sous l'œil médusé du public enthousiaste.
Et bien, il est au pied du mur aujourd'hui, et ça ne l'emballe pas tant que ça. Déjà que l'aspiration est dangereuse si elle est bien faite, mais alors la poussette...
● Bien camouflé derrière la voiture précédente, il fallait se laisser aspirer, en suivant le mieux possible les ondulations que l'adversaire n'arrivait pas toujours à corriger.
Puis, avec un gain de plus de dix kilomètres à l'heure, il arrivait au cul de l'autre.
Alors là, en serrant les dents, debout sur l'accélérateur, on percute le petit copain qui fait un bond de 2 ou 3 mètres.
● Re-aspiration sur ce court écart, re-choc, re-impression de tout casser, de tout détruire. Mais ce n'est pas tout.
Après trois ou quatre coups de force décroissants, les deux voitures continuent à dévaler la piste comme soudées, pare-chocs contre pare-chocs, mais, à cet instant, la vitesse atteint 210 km/h, alors qu'en temps normal elle plafonne à 180.Déjà instable à 180, Gontran ressentait parfaitement les impressions hésitantes que la Gordini donnait à 210 !
Elle occupe largement la moitié de la piste, comme la voiture de devant, mais à cause des turbulences, les oscillations sont rarement en phase.
... et les bananes de pare-chocs qui s'accrochent.
... et la direction qui se durcit.
... et la sensation de glisse ressentie dans toute la colonne vertébrale.
... et la voiture de devant qui semble vouloir se mettre en travers
... et le pilote qui corrige sans arrêt au volant.
... et le moteur qui chauffe et le compte-tours qui dépasse 8000 tr/min... (Régime maxi 6750 en temps normal !)
Casse-pipe, casse-bagnole, courses de cons faites par des cons qui trouvent des cons pour courir là-dessus… murmura-t-il.Comme il l'avait vu faire si souvent dans les westerns qu'il adorait, il cracha très loin pour ponctuer cette conclusion.
Puis il déploya sa grande carcasse, lentement, étirant tous ses membres sous le soleil déjà chaud pour 10h30.
Il regarda les tribunes qui lui faisaient face, examinant les spectateurs déjà nombreux.
Quelques agriculteurs du coin avaient fait les frais d'une place chère pour l'occasion, mais n'avaient pas oublié le panier repas.
Il imaginait les gars, torse nu taillant leur pain et leur saucisson avec un Opinel affûté comme un rasoir, pendant que lui, Gontran, allait crever de trouille et de chaleur dans son étuve à roulette.
La trouille… depuis hier soir, il se répétait qu'il avait peur. Il se gargarise du mot sans arrêt, avec une délectation morbide.
Plus le mot courait dans son esprit, plus il ressentait la crampe caractéristique au ventre.
Dès qu'il se calmait un peu, sa paix, sa détente étaient immédiatement interrompue par le même refrain. La peur. Le gros malin qui avait peur.
Peur de se louper, peur qu'un gugusse ratant son coup, l'entraîne, victime impuissante, vers un fabuleux feu d'artifice.
La mort, il n'y croyait pas. Pas à son niveau, ça ne va pas assez vite. Mais un sale coup est si vite arrivé.
Même sans imaginer les vacheries à la colonne vertébrale, un simple bras fracturé aurait des conséquences dramatiques.
Sa saison gâchée, pas de travail possible, un mini-salaire, impossible de rembourser ses crédits… La grosse tuile...
Gontran se fit quand même la remarque qu'il charriait de jouer les équilibristes dans la vie comme sur la piste. Cette idée le fit légèrement sourire.
Ce double risque l'inquiétait et le ravissait en même temps. Sa « fureur de vivre »
Une autre idée lui chatouillait l'esprit, très lointainement, une petite touche légère qui l'effleurait avec insistance.
Mais il réussissait toujours à la repousser, à l'oublier. Une petite voix lui susurrait :
- Tu te fais ton cinéma habituel, Gontran
- Tu en rajoutes.
- Tu es un vrai maso,
- C'est ton snobisme : t'as la trouille !
Le comble de la perversion, se mentir à soi-même !
- Tu ne bois pas une goutte d'alcool, tu fumes modérément, mais c'est facile.
- Tu l'as ta drogue, tu en abuses.
- Tu te bluffes Gontran !
Mais tout ça personne n'avait le droit de le dire, pas même sa conscience, sinon le plaisir n'aurait pas été complet.
Il retourna vers l'Alfa. Brigitte n'était plus là. Tant mieux.
Il prit son sac, et une demi-heure exactement avant l'appel, commença le cérémonial du déguisement.
Se déshabillant entièrement, il conserva juste un slip de coton. Les jours de course, jamais de slip en nylon ou en matière synthétique.
Une Gordini cela brûle rarement, mais enfin, les bijoux de famille, c'est précieux.
Puis, il enfila son col roulé en tricot de Nomex et les chaussettes.
Le caleçon long suivit et il veilla particulièrement au recouvrement des bandes élastiques sur les chevilles et à la taille, puis le pantalon de la combinaison obligatoire vint s'ajouter à l'ensemble.
Les petites bottines prirent pas mal de temps à son harnachement. Il prit soin de bien lisser la languette centrale avant de serrer les lacets.
Un serrage bien dosé pour que les pieds gonflés dans la chaleur du combat ne le fassent pas souffrir.
Puis il fit un nœud simple, un double tour du pied avec le long lacet, comme il faisait déjà sur ses chaussures de rugby lors des championnats scolaires.
Il essuya longuement ses lunettes noires avec un produit antibuée, prit son casque contenant sa cagoule et ses gants, enfila sa veste de Nomex et partit vers le parc fermé.
Là, Archi, son mécanicien, faisait chauffer la voiture, à petits coups d'accélérateur réguliers.
Le grondement rageur du Devil mégaphonique se mêlait à dix ou quinze grondements identiques.
En hurlant à l'oreille d'Archi, il s'enquit par réflexe des points traditionnels.
- Ce sont les 57 ? Hochement de tête affirmatif.
- Tu as fait gonfler les boudins ? - Oui.
- A 4 et demi ? - Oui 4 et demi.
Ça c'était sa botte secrète pour le circuit de Reims.
Les pneus gonflés à 4,500 kg devaient d'après lui réduire la surface de roulement et supprimer une partie des pertes par frottements.
Accessoirement, le développement devait bien faire un petit centimètre de mieux.
La cérémonie de l'habillement continua.
La cagoule. Gontran rangea soigneusement ses cheveux pour qu'ils ne dépassent pas sur les côtés, puis glissa le bord entre le col roulé et la peau, monta la fermeture éclair de la veste jusqu'en haut. Puis le casque.
Avant d'enfiler ses gants, il dut satisfaire à un besoin qui le surprit désagréablement. Il alla discrètement uriner dans un coin.
"C'est complet, j'ai vraiment peur, pensa-t-il, je n'arrive même plus à contrôler ma vessie".
Il avait déjà observé ce phénomène dès ses premières courses, mais bien vite, cette habitude disparut.
Toutefois, il avait pris plaisir à regarder ses petits camarades qui, moins chevronnés que lui, devaient se soulager.
Aujourd'hui, comme tout le monde… Vexé, il retourna près de la voiture, enfila ses gants, furieux.
En montant dans la voiture, il reconnut l'odeur caractéristique de l'alcool à brûler. Brave Archi.
Il avait pensé à en mettre dans le lave-glace en prévision des projections d'huile.
Ce détail le rassura sur la finition de la mise au point de la Gordini. Il ajusta soigneusement sa ceinture de sécurité, régla le rétro et embraya.
Gontran pénétra sur la piste à la suite d’autres Gordini. Brigitte se tenait près de la barrière, souriante.
Étonnement décontracté, il parcourut le circuit à allure modérée pour faire son tour de reconnaissance, s'appliquant à bien repérer les traces d'huile et en surveillant de très près tous les cadrans du tableau de bord.
Il vint se ranger sur la grille de départ, en seconde ligne entouré des gros bras de l'époque.
En coupant le contact sur une ultime accélération, il décrocha sa ceinture, puis descendit pour écouter le « speech » du directeur de course.
Ça faisait belle lurette qu'il n'était plus excédé par les fadaises que pouvait déblatérer le brave homme. Il retint simplement les modalités du départ.
Quand l'officiel notifia que la poussette était interdite après les abus des essais de la veille, il haussa les épaules.
Comme si on pouvait empêcher un pilote de bien faire son boulot.
Il remonte dans la voiture, ajuste de nouveau sa ceinture, très serrée. Le panneau « moteur » est brandi.
Quart de tour à la clé de contact, un coup de pied sur l'accélérateur, Gontran voit démarrer son moteur sur le compte-tours, car le vacarme devient infernal.
Deux mille cinq cents chevaux piaffent en attendant les ordres du starter.
Panneau 1 minute.
Le ton monte d'une octave.
Il vérifie que son chauffage est bien ouvert, que les aérations sont bien tournées vers lui.
Panneau 30 secondes.
Il enclenche la première et imprime de petits coups rageurs sur l'accélérateur, tout en commençant à libérer l'embrayage pour trouver le point d'attaque.
Là, au milieu du hurlement des vingt-cinq moteurs, il entend un cognement sourd, régulier, profond : ses propres battements de cœur.
Il n'a pas le temps d'être surpris, 6000 tr/min, le drapeau se baisse.
Il embraye sèchement. La voiture se cabre un peu, deuxième immédiatement.
La troisième rangée arrive déjà à sa hauteur.Il a pris un départ médiocre, trois ou quatre places sont perdues.
3ᵉ, 4ᵉ, 5ᵉ, son moteur rend coup pour coup et il arrive à se maintenir à la hauteur de ses adversaires.
Maintenant la vitesse atteint près de 170 km/h au compteur et Gontran découvre avec stupeur un phénomène nouveau.
● A trois de front, les turbulences aérodynamiques sont telles que la voiture devient presque inconduisible, balançant de droite et de gauche !
Son voisin de gauche connaît les mêmes problèmes, et tous deux se battent avec le bout de bois.
La piste est étroite, et les deux voitures viennent se frotter les portières, une fois, deux fois, rebondissant de part et d'autre à chaque fois.
La courbe Annie Bousquet arrive. Rares sont les pilotés qui passent à fond, Gontran est fier d'en faire partie.
Maintenant, je dois ralentir, il faut même freiner.
Chacun connaît son boulot, tout se passe bien, même si le gars de devant est passé complètement en travers.
Gontran n'a même pas levé le pied en voyant la portière N° 96 devant sa calandre. Il connaît son adversaire, c'est son style et il est adroit.
Courbe à gauche, épingle à droite.
La 28 veut le coincer à la corde, mais les bas-côtés sont mauvais, et il préfère taper avec son aile avant dans la tôle de l'autre voiture.
Puis c'est la longue ligne droite de la nationale de Soissons, là où les plus grandes vitesses sont atteintes, là où la poussette prend toute sa valeur.
Gontran n'a plus peur, il n'y pense même plus. Ce n'est plus qu'un ouvrier hautement qualifié, consciencieux et concentré.
Il repère les voitures réputées pour être les plus rapides pour profiter du sillage, prêt à en choisir une autre si elle semble prendre l'avantage.
À un moment, il doit choisir, pour pousser entre deux pilotes. Sans hésiter, en serrant les dents, il va emboutir la voiture d'Hugues, son copain.
Il est sympa et en plus, il renverra l'ascenseur le cas échéant.
Arrivé au Thillois, il lâche son adversaire à trois cents mètres pour freiner seul au panneau 200.
Écœuré, il pense que sur un circuit normal un tel freinage se ferait à cent vingt mètres à tout casser.
Ici, au contraire, il faut se laisser distancer un peu pour bénéficier au maximum de l'aspiration à la sortie.
Arrivant de nouveau dans Annie Bousquet les commissaires agitent en tous sens le drapeau jaune, signal de danger.
- Tiens, y en a un qui s'est déjà planté ! Ça devait arriver a-t-il le temps de penser.
Bien sûr, personne n'a ralenti.Seulement au sommet de la petite montée où s'inscrit la courbe, il y a un tas de trucs sur la piste. Tôle ou caoutchouc ? Des morceaux de sécurit en tous cas...
Les deux voitures précédentes s'écartent impeccablement. La trajectoire modifiée impose un violent dérapage à la sortie bien rattrapé par les deux pilotes.
Gontran fait de son mieux aussi, finalement tout le monde passe.
Tout le monde, enfin huit voitures, parce que six voitures ont été éliminées dans le crash, et bien sûr il y a une cassure très nette dans le peloton.
Le voilà le « crash » évident, celui qui devait immanquablement arriver.
En réalité, personne n'y pense, personne ne pense même aux blessés éventuels et il n'y en aura d'ailleurs pas.
Personne dans le peloton ne peut imaginer qu'une voiture a fait un tête-à-queue, a été renvoyée en l'air par le talus, est retombée sur une autre voiture, que les trois ou quatre suivants immédiats ont dû aller se vomir dans les champs pour éviter le massacre.
Ils ont juste le temps de penser que la victoire va se jouer entre eux.
Les moins « tête molle » se souviendront aussi entre deux rétros à la volée que le huitième marque un point.
Maintenant, c'est la course par élimination.
L'un abandonne dans un nuage de vapeur, l'autre perd du terrain parce que son moteur perd de la puissance à chaud, un troisième parce qu'il vient d'éclater sa lunette arrière.
Ou plus simplement parce qu'ayant loupé une vitesse, il n'a jamais pu recoller le peloton. Sans aspiration, c'est la condamnation immédiate.
Gontran est maintenant dans son élément.
Sans s'en apercevoir, il prend un plaisir équivoque à pousser et à taper.
Un peu maso, car il sent tous les coups que subit sa pauvre voiture, un peu cynique, car il se plaît à démolir consciencieusement l'objet de sa passion.
A deux tours de la fin, ils ne sont plus que quatre, les autres ne sont plus dans la course, 400 mètres en arrière.
Froidement, il envisage la tactique subtile à employer dans le dernier passage au Thillois.
Bien qu'essayant de s'enfuir avec la complicité d'une Gordini blanche, il est certain que l'arrivée se fera comme d'habitude dans un mouchoir, à trois voitures.
Tout en se remémorant tous les articles qu'il a pu lire au sujet des arrivées à Reims, son regard est attiré par un petit voyant rouge, lumineux sur son tableau de bord ((( O )))
Bon Dieu ! La température d'eau est déjà à 110°, la pression d'huile tombe à 3 kg.
Coup d’œil dans le rétro, il voit un gros nuage blanc qui suit son échappement.
Sans être mécanicien, il connaît bien sa voiture et la panne lui saute aux yeux : courroie de ventilateur.
Il reste un tour et demi à couvrir presque douze kilomètres.
Il peut, avec un peu de chance terminer avant que le second peloton n'arrive sur lui.
Coup de poker !
Une cinquième place possible contre un moteur. C'est trop bête.
Dans le feu de l'action, il ne peut pas se résoudre à abandonner, maintenant, après tout ce qu'il a fait "ce qu'aucune bête au monde n'aurait pu faire"... dirait le poète.
Trempé, eau bloquée à 130°, pression d'huile à 0, le compte-tours plafonnant à 4000 tr/min
Gontran grimace de douleur en imaginant ce qu'il impose à son moteur.
Voyant le régime baisser encore, il explose, donnant des coups de poing sur le volant, encourageant la mécanique en donnant des soubresauts à tout son corps pour l'aider.
D'un coup le moteur s'arrête, en pleine campagne, un endroit sans spectateurs.
Il range sa voiture sur le bas-côté, passe une vitesse pour l'arrêter, défait sa ceinture et descend calmement vers le capot.
Une légère fumée claire s'en élève et un fort grésillement se fait entendre.
Parfaitement maître de lui, il s'empare de son extincteur, déverrouille le capot, l'ouvre doucement en se reculant le plus possible.
Il ignorera encore cette fois si l'extincteur vieux de 3 ans qu'il possède est encore efficace.
C'est simplement la peinture du bloc qui brûle lentement en s'écaillant et en pétillant.
Il retire alors ses gants, défait la mentonnière de son casque et hausse les épaules.
Oubliant les lauriers que reçoit un de ses adversaires, publiant les interviews, la télé qu'il avait repérée ce matin, il vit déjà une autre scène.
Il vit ce qui va se passer ce soir en quittant l'hôtel.
Il se voit, calme, sans le moindre battement de cœur, signer un chèque sans provisions.
Le premier d'une série qu'il imagine déjà longue, car à aucun moment l'idée de raccrocher ne lui vint à l'esprit....



























